L’école du KFM Crew: À Aigle, la danse est une école de vie

Le silence règne parfois dans les rues d’Aigle, cette ville nichée au pied des Alpes, mais derrière les vitres d’un certain centre de danse, le sol tremble sous les impacts et l’air vibre d’une énergie électrique. Au centre de ce tourbillon, un homme observe, rectifie, transmet. Yu-Seng a connu les projecteurs des plus grandes scènes internationales, a réalisé presque tous ses rêves de gosse sous les acclamations mondiales. Pourtant, c’est ici, dans sa ville, qu’il mène aujourd’hui son combat le plus important : celui de la transmission.

Le choc du retour : transformer le vide en projet

Revenir à la source après avoir touché les sommets est une épreuve de vérité. Pour Yu-Seng, le retour à Aigle a été un électrochoc, un face-à-face brutal avec une réalité qu’il n’avait pas vue venir. « Quand je suis revenu, j’ai vu qu’il n’y avait rien. Pas de structure, pas d’accompagnement. J’étais seul face à mon entraînement, face aux exigences du haut niveau. »

Ce constat aurait pu le pousser à repartir, à chercher ailleurs l’infrastructure que sa ville ne lui offrait pas. Il a choisi de rester et de bâtir. Son centre n’est pas né d’un calcul commercial, mais d’une promesse silencieuse faite à lui-même : faire en sorte que plus aucun talent local n’ait à subir cette solitude technique et mentale. Il ne voulait pas seulement ouvrir une école, il voulait créer un refuge, un sanctuaire où l’on est suivi, compris et propulsé. C’est l’histoire d’un homme qui a décidé de planter un jardin là où il n’y avait que du béton.

La méthode KFM : Le respect avant le mouvement

Si vous poussez la porte du centre, ne vous attendez pas à un simple cours de loisir où l’on vient « consommer » de la danse. Le nom du crew fondateur, le KFM Crew (Kung-Fu Master), annonce la couleur. Ici, la danse est traitée avec la rigueur ancestrale des arts martiaux. La philosophie de Yu-Seng est gravée dans le bois du studio : on ne peut pas être un grand danseur si l’on n’est pas, d’abord, une personne de valeur.

« Pour moi, le respect est primordial. Avant même que j’enseigne tes premiers pas, je veux que tu comprennes que le respect humain et mutuel est le socle de tout. Le partage est précieux pour pouvoir être bien tous les jours de la vie. »

Cette exigence ne souffre aucune exception. Si un jeune arrive avec une attitude désinvolte ou un ego mal placé, le recadrage est immédiat, mais toujours bienveillant. Yu-Seng prône un retour aux sources : partager avec le cœur, purement. Cette discipline se traduit aussi dans une hygiène de vie radicale : ni alcool, ni tabac. Les mentors du centre sont des modèles vivants, des miroirs dans lesquels la jeunesse peut se regarder pour grandir. En voyant Yu-Seng s’acharner sur des figures « impossibles » pendant des heures sans jamais lâcher prise, les élèves apprennent que la seule limite est celle de leur propre volonté.

La créativité comme nourriture du cerveau

Pour Yu-Seng, la stagnation est l’ennemie de l’âme. « Le danseur se nourrit et vit de créativité. On n’ennuie jamais le cerveau ici. » Cette soif d’innovation est le moteur thermique du centre. On ne répète pas les mêmes chorégraphies mécaniquement. On invente, on triture le mouvement, on cherche de nouvelles manières de défier la gravité.

C’est cette dynamique qui a permis au centre de produire 14 éditions de son spectacle annuel. Chaque année est une page blanche, une nouvelle invention visuelle et sonore. Ce renouvellement permanent garantit aux élèves un état de découverte constante : « On est tout le temps épanoui à chaque fois qu’on pose de nouveaux pas. » La danse devient alors un langage qui ne cesse d’enrichir son vocabulaire, une conversation infinie entre le corps et l’esprit.

Un sanctuaire pour tous les âges : « Oser le saut »

Bien que le Break soit son « coup de cœur » historique, le feu sacré qui l’anime, Yu-Seng a ouvert les horizons de son centre pour en faire un carrefour de bien-être universel. Yoga, Hip-Hop, K-Pop, Girly, condition physique… La musique est le fil conducteur qui relie les disciplines et, surtout, les générations. Du lundi au dimanche, le centre devient le poumon d’une ville qui ne demande qu’à bouger.

L’un des témoignages les plus poignants de cette réussite se lit sur le visage de ces nouveaux élèves de 45 ou 48 ans. Ils arrivent souvent avec la même question, teintée d’une légère mélancolie : « J’ai toujours voulu faire du break, mais j’ai pas osé à 20 ans… Est-ce qu’il est trop tard ? »

La réponse de Yu-Seng est une invitation à la vie, un plaidoyer contre le regret : « Il n’y a pas de limite d’âge. On ne vit qu’une fois, alors il faut se donner les moyens de faire ce qu’on aime. Autant le tenter. » Voir ces adultes poser leurs premiers appuis au sol, bravant leurs propres peurs et les regards, est pour lui une victoire aussi belle qu’un titre mondial. C’est la preuve que son centre est une machine à réaliser des rêves, peu importe la date de naissance.

L’horizon olympique et la promesse d’un avenir plus grand

Alors que le Break ne cesse d’évoluer sur la scène internationale — avec en ligne de mire les Jeux Olympiques juniors à Dakar en novembre 2026 et les JO d’Australie en 2032 — Yu-Seng voit grand pour sa région. Il voit des jeunes tourner sur les mains 20 tours à la suite, réalisant des prouesses « hors norme » qui deviennent la norme sous son toit. Son rêve ? Que la danse soit reconnue à l’égal du football, que la société comprenne enfin l’immense bienfait physique et mental qu’elle apporte à ceux qui la pratiquent.

Mais pour porter cette ambition, Yu-Seng sait qu’il doit briser les murs actuels. Sa salle devient trop étroite pour l’énergie qu’elle abrite. Il projette la création d’un centre massif, pluridisciplinaire, inspiré de l’excellence genevoise où l’État soutient activement la culture urbaine. Il veut des espaces où les professeurs et les élèves peuvent partager, respirer et créer ensemble.

« Aigle est une ville de danseurs », affirme-t-il avec une conviction inébranlable. Que le soutien vienne des institutions ou qu’il doive porter le projet à bout de bras, rien ne l’arrêtera. Sa conclusion est un serment qu’il adresse à toute la ville, un engagement qui dépasse le cadre du sport pour devenir une œuvre de vie : « Je vais tout donner pour mettre en place quelque chose d’incroyable pour la suite et pour la jeunesse. Je le ferai jusqu’à mon dernier souffle. »

Toutes ces paroles, Yu-Seng les a livrées avec une franchise désarmante, dans le calme d’un moment volé au tumulte du studio. Ce ne sont pas des mots de communication, ce sont des paroles qui sortent du cœur, brutes et pures. À Aigle, la danse a trouvé son maître, et la jeunesse a trouvé son guide.

Texte rédigé par : Stéphanie Rossier 

Photo par : Théa Moser